On est partis ou on est revenus ?

Les compagnons de route

A quelques minutes du départ, ils descendent d’une chambre où ils ont dormi, patienté pendant six mois. La vie ne les a pas encore trop marqué, ou ses marques ne se voient guère ; pourtant, derrière eux, quelques milliers de kilomètres déroulés au rythme d’un pas tantôt lourd, tantôt vacillant, tantôt animé. Sans broncher, ils ont encaissé, porté, se sont déformés à force d’être emplis de souvenirs, d’essais, d’erreurs et de réussites, parfois. Dans tous les sens du terme, ils ont connu quelques belles pages de notre passé voyageur. Sur les flancs de l’un, plaies bien suturées, s’étalent quelques drapeaux, quelques fils porteurs d’images et de mémoire, une vanité qu’on espère touchante et qui dit : « voilà où je suis allé » pour sous-entendre : « ce n’est pas fini, loin de là. » Ils se sont adaptés à nous autant que l’inverse et maintenant, ils nous collent comme une seconde peau et nous font avancer autant que nous les portons.

Oui, ce n’est pas sans un peu d’émotion que nous regardons nos sacs, posés, impassibles, pleins et prêts. Un pincement au cœur au souvenir de tout ce que l’on a partagé, à l’idée de se le remettre au dos – et pas, à dos -, en se disant : « ça y est, c’est reparti ». Soulever l’objet d’un geste rituel, en mesurer d’instinct le poids et l’équilibre, et d’un souffle, d’une poussée comme un coup de rein pour quitter la gangue de la routine, sentir les lanières se mettre en place, la ceinture trouver son creux et les mains leurs accroches. Oui, ça y est, c’est parti.

 

L’internationale aéroportuaire

Ils se ressemblent tous. Seuls la couleur de peau et le salaire de ceux qui y triment nuit et jour varient. Et le prix rédhibitoire d’une simple bouteille d’eau, d’un simple sandwich. On a sans doute déjà tout dit des aéroports, mais voici le récit de nos petites aventures à Dubaï, où nous sommes arrivés après deux vols inconfortables et sans histoire entre Genève et Istanbul, puis entre la capitale turque et les Emirats.

Arrivés à 4h du matin, nous avons dix heures d’attente avant de décoller pour Delhi. Mal réveillés, nous suivons la foule avant de réaliser qu’il faudrait peut-être nous soucier de nos bagages, dont nous ne savons si nous devons les récupérer. De guichet en guichet, dans un anglais pâteux et balbutiant, les informations se croisent, s’entrecroisent, se contredisent, et pour finir, nous échouons sur une moquette, type années 60 qui pique les yeux, derrière une rangée de fauteuils, et en habitués de ce genre de pratique, nous n’avons pas trop de souci à trouver le sommeil, en dépit de l’appel à la prière.

Trois heures avant le départ, nouvelle étape guichetière, au cours de laquelle il nous est intimé de nous rendre à tel endroit et de payer 80$ chacun pour récupérer nos compagnons de route. Mais miracle, à ce guichet, on nous indique que pas du tout, nous pouvons reprendre gratuitement nos sacs à tel endroit ; c’est presque si la dame ne s’insurge pas qu’on nous ait dit de payer, et c’est avec un clin d’œil qu’elle nous montre le chemin.

Six kilomètres plus loin – non, l’aéroport de Dubaï n’est pas petit -, nous passons la frontière, obtenons un visa de 30 jours, et, histoire de se mettre dans l’ambiance, nous accostons l’un des nombreux Indiens qui travaillent ici, et il nous dirige illico vers le dortoir des bagages en déshérence. Dans une pièce au plâtre lépreux, sans fenêtre, ni aération, une demi-douzaine de ses compatriotes trient, rangent, retirent des étiquettes et rendent leur bien à leur propriétaire. Notre inquiétude est vite balayée, et nous pouvons, dans une chaleur à la hauteur de sa réputation, sortir de l’aéroport, rejoindre le hall des arrivées, obtenir le tampon de sortie et attendre.

Quelques heures plus tard, c’était Delhi.

 

Delhirant

29 octobre, 19h20. Nous plongeons dans la moiteur et la pollution, sous le regard blasé des porteurs et des conducteurs de taxi. Notre ticket prépayé en main, nous trouvons notre véhicule et embarquons avec un pilote sympa et surtout, prudent. Les 20 premiers kilomètres sont avalés sans trop de difficultés, et Martine et Raymond échangent des regards qui disent : « on l’a fait, ça fait bizarre, on a l’impression de ne jamais être partis, ça manquait presque, putain, on est là, quoi, ils sont complètement barges, ces Indiens, non, mais t’as vu ce bordel ? qu’est-ce que ça fait du bien de revenir. » Comme ça, jusqu’aux environs de Main Bazaar, la rue des touristes, paraît-il. Notre camarade a toutes les peines du monde à trouver la guest house que nous avions choisie, mais nous finissons par poser nos sacs à l’hôtel SkyView, au détour d’une ruelle étroite, à deux pas de la gare de New Delhi. Nous prenons juste le temps de savourer une Kingfisher en terrasse, puis le goût de cette première gorgée de bière sur les lèvres, nous nous écroulons comme des merdes dans notre lit.

Le lendemain, à l’idée de découvrir vraiment la frénésie de la capitale, nous décidons de la jouer petit bras et n’affrontons que notre quartier. Touristique, d’après ce qu’on en dit, ou plutôt, adapté aux touristes. Mouais, Main Bazaar ressemble à n’importe quelle rue indienne, quelques hôtels et bars un peu plus tape-à-l’œil que d’habitude, peut-être, mais ils sont pleins d’Indiens, tout comme la rue où s’enchevêtrent charrettes à bras, à bœufs, taxis, rickshaw, cyclo-pousses, motos et scooters, devant les étals des pharmacies, des boutiques de fringue que personne n’oserait mettre en Europe, des magasins de tout et de n’importe quoi, des cuisines de rue, des bouis-bouis obscurs – il ne manque que les vaches. On imagine sans peine la panique du néophyte qui débarque pour la première fois en Inde et qui tombe sur ça. En fait, Main Bazaar, comme le reste de Delhi, ce n’est certainement pas moins l’Inde qu’ailleurs, et d’un certain point de vue, ce serait même plus l’Inde qu’ailleurs, dans le sens crade et foutraque de la chose.

L’aventure de la journée va consister en l’achat de billets de train. Nous nous faufilons donc jusqu’à la gare, tournons en rond, avons toutes les peines du monde à trouver le guichet réservé aux étrangers, finissons par le trouver. Après à peine une demi-heure d’attente, nous tenons nos billets pour Jaipur ; départ le dimanche 2 à 6h du matin. L’autre petite aventure sera gustative et mémorielle : dans un tout petit restaurant, nous nous empiffrons de masala dosa… Ah, souvenirs, souvenirs, une madeleine de Proust, qui fait surgir à nos côtés Laurent, sa barbe et son sourire. La galette ne valait pas celles du Sud, mais peu importe.

 

Tout ça pour ça-Y’a pas de quoi s’moquée (Le fort rouge et la Jamma Masjid)

A Delhi, comme ailleurs, il y a des choses qu’on doit faire ou voir. Il en va ainsi de Lal Qila et de la Jamma Masjid. Lal Qila, le fort rouge, qu’on vous vend comme la huitième merveille du monde, est un immense quadrilatère de briques et de latérite rouge, dont les hauts remparts se perdent dans le nuage de pollution. Au sommet de la porte de Lahore, sans doute la partie la plus intéressante du complexe, le drapeau à la roue flotte, symbole que les pères de l’Indépendance attendaient avec impatience – en fait, il s’affaisse, mais on va pas chipoter.

Pour le reste, après un mini-bazar débordant de verroteries, quelques cubes de marbre, stuc et latérite sont tout ce qui subsiste de l’imposant palais moghol. Un palais qui n’a jamais vraiment servi, si ce n’est comme tombeau pour deux empereurs assassinés sous les arches de la porte des Eléphants, et dont on ne semble pas se soucier aujourd’hui, vu l’avancement de ce qu’on est forcés d’appeler des travaux. Résultat, un sentiment de frustration et de gâchis. Ca vous fait l’effet de visiter un Versailles post-AZF – quoi, on exagère ? Impossible d’entrer dans la petite mosquée, dans le hammam, dans le palais privé, dans la salle d’audience privée ; on ne peut que deviner la beauté et la finesse des pietra dura (marquèterie de pierres semi-précieuses) et des claustra (dentelles) de marbre. Au détour des bâtiments administratifs et militaires britanniques, on se heurte à une barrière interdisant l’accès à un puits en escalier, dont on ne verra, en fait, rien. Quelques tamias (écureuils terrestres) égayent de leurs sifflements le voile de pollution qui noie le tout et le prive de couleur ; et évidemment, on sert de sujet principal aux conversations et aux photographies des Indiens. A part ça… A revoir quand le gouvernement, qui a d’autres priorités, se souciera de protéger et de mettre en valeur le patrimoine national.

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La porte de Lahore

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Salle d’audience publique

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Wesh Kéké

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Claustra

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Pietra dura

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Diwan i Khas, salle d’audience privée

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Mosquée de la famille impériale

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Truc britannique mis au milieu de la cour pour bien faire chier les Indiens et leur montrer qui est le patron. Non mais.

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Une fois de plus, FedEx peut se rhabiller : Rajiv est là.

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Tamia surpris dans une position que la morale réprouve. Indian Railways fournit des sextoys pour écureuils maintenant. Mal barré, ce pays…

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Une fois sortis de là, un quart d’heure de marche suffit à rejoindre la Jama Masjid. Avant d’admirer de l’intérieur la plus grande mosquée du sous-continent, nous trouvons refuge dans un boui-boui musulman où nous avalons un dal (soupe de lentilles claire) accompagné de roti (pains plats). Ca vous paraît anodin, mais croyez-nous, on s’en souvient, vous allez comprendre pourquoi.

L’estomac de nouveau rempli, nous grimpons l’escalier de l’entrée Sud et nous retrouvons vite affublés de… trucs. Martine n’a d’autre choix que d’enfiler une espèce de blouse verte à pois blanc, et Raymond un longhi à carreaux. Quelques pas plus loin, l’esplanade s’étale, une fontaine en son milieu ; à l’ouest, deux minarets encadrent trois coupoles. Si la foule bigarrée et pas très musulmane empêche comme souvent de sentir la spiritualité du lieu, de sentir les pierres vibrer, il n’en demeure pas moins que la mosquée du Vendredi respire l’équilibre et inspire la beauté. Nous en sortons l’esprit rafraîchi.

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Et il le faut, car nous plongeons dans le bordel de Chawri Bazaar pour rejoindre la station de métro du même nom. L’équipement est moderne et le système de jetons est, comme à Bangkok, des plus logiques et des plus écolo – aucune ironie là-dedans. Serrés comme des Indiens, nous rejoignons l’hôtel vidés – et ça ne fait que commencer. Depuis cette après-midi dans le vieux Delhi, nous trimballons tous deux, et Martine encore plus que Raymond, une tourista carabinée, qui nous a cloués au lit toute la journée de samedi.

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Hier, après un court trajet en train, nous sommes arrivés à Jaipur et avons pris nos quartiers dans une bonne aubeeeerge.

 

5 réponses à “On est partis ou on est revenus ?

  1. Dur dur le retour à la vie sauvage à ce que je vois! mais le plus dur est passé je pense,pou nous, cette fois c’est l’automne pour de vrai il flotte dans tous les sens sans arrêt à ne pas mettre un petit vieux dehors!
    cat

    • Mamie Bonne Anniversaire une bonne bière pour trinquer et plein de bisous à vous deux……………
      Le cadeau comme d’hab…………..

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