Jodhpur

Le bus

Il est 5h30 du matin. Nous nous éveillons. La guest house est endormie, la ville, calme, respire à petits coups d’échappement. Sur le toit en terrasse, nous allons tirer Kamal des bras de l’Israélienne qui a partagé sa nuit. Assez rapidement, deux motos sont mises en route et, sac au dos, derrière Kamal et son compère, nous faisons les 500m à peine qui nous séparent de la gare routière. La veille, il n’y avait pas eu moyen de négocier : peu importaient la distance – courte -, ni l’heure – matinale -, Kamal nous emmènerait. Une preuve supplémentaire de sa bonté.

D’un autre côté, une fois déposés, et une fois les au revoir échangés, nous réalisons que le bus ne partira qu’à 7h. Qu’à cela ne tienne. Pourquoi, alors, ne pas improviser une leçon d’hindi avec un professeur mime et monolingue ? Résultat, maintenant, nous savons dire : nez, œil, langue, oreille et front. Vachement utile, hein ? Après la leçon, on échange nos cigarettes contre quelques bidis et on fume dehors, la main en pipe, le bidi entre l’auriculaire et l’annulaire. Avec le copain du professeur, un saxophoniste aux yeux de lumière, on essaie de parler un peu de musique, mais cette foutue barrière de la langue… Au bout d’un moment, Raymond finit par comprendre qu’on lui demande de chanter, et il se retrouve à improviser entre un stand de chai et un autre de légumes, au petit jour, les pieds dans la bouse. Devant le succès, on lui intime de monter dans le bus et de répéter le numéro. Bah… d’accord. Devant un public de six personnes, Raymond pousse donc de nouveau la chansonnette et se retrouve à « danser » avec Monsieur le Professeur ; jusqu’à ce que le manager du bus pousse une gueulante et renvoie tout le monde s’asseoir comme des mômes turbulents.

7h passées. On part. On essaie de dormir, on somnole, mais sans arrêt, les voyageurs montent, descendent, s’assoient à côté de nous, s’en vont, on reprend trois sièges pour deux, on ne cède un pouce de terrain que quand on n’a pas le choix, et si possible si c’est une jolie écolière. Le prof et le saxo dorment, la tête de l’un sur l’épaule de l’autre, ils ont vraiment l’air de vieux copains qui en ont vu et fait de belles. A un moment, Saxo demande à savoir ce que l’on écoute, et semble apprécier sa découverte de Zebda.

Vers 10h, un énième groupe d’écolières se joint à nous. L’une d’entre elles est franchement plus hardie que les autres et ne fait pas dans la demi-mesure pour draguer Raymond et lui poser à peu près toutes les questions possibles et imaginables. Elle fait partie de ces gens à qui on répond sans hésiter que nous sommes mariés, mais rien n’y fait. En manière de bouquet final, elle a le culot de dire que Martine est laide. Devant notre réaction, mi-amusée devant tant d’audace, mi-outrée par autant de connerie, elle bat en retraite, disparaît à l’arrière du bus et nous débarrasse de ses traits grossiers et ses boutons d’acné.

A midi, nous arrivons dans la banlieue de Jodhpur et galérons un peu à trouver un rickshaw qui puisse nous emmener au Bob Marley Hostel ; visiblement, personne ne sait où c’est. A deux jours des élections municipales, dans les rues déjà encombrées de façon naturelle, nous nous heurtons au cortège du BJP (le parti nationaliste hindou au pouvoir) et à son rival du NCP (le Parti du Congrès, celui des pères de l’Indépendance). Après tours et détours, nous atteignons enfin le palais de Mukesh.

IMG_3361 IMG_3384 IMG_3385

Bienvenue chez Mukesh

Usman et Meryl, que nous avons croisés à Udaipur, nous avaient recommandé l’endroit, son patron sympa et son curry à l’œuf. Mais sans vraiment entrer dans les détails. Dès notre arrivée, nous croisons donc le propriétaire Mukesh et Jean-Pierre, un Français… oups, pardon, un Corse d’Ajaccio, grand habitué de l’Inde. A peine le temps de demander si une chambre est libre et son prix, que déjà nous sommes conviés à la fête d’anniversaire de mariage de Mukesh, le samedi soir : free food, free drinks, free of problems. Hmm, tentant, très tentant, camarade !

Tout au long des cinq jours et quatre nuits passés sous son toit, sur la terrasse évidemment bleue, et semée de citations du maître du reggae jamaïcain, nous mangeons pour pas grand-chose, ne payons pour pratiquement aucune boisson et sommes reçus à peu près comme les amis de longue date que sont Jean-Pierre et son fils Michel, ou encore Evelyne, Tarbaise au rire en cascade et au sourire éternel, avec laquelle Martine accroche tout de suite. A cette petite bande, à laquelle se mêle en bonnes proportions Mukesh et ses amis (certains francophones), vient s’ajouter Mister Ed, un grand gaillard de Birmingham – lui, c’est avec Raymond qu’il descendra des bières et refera le monde. Dans une moindre mesure, un couple d’Ecossais un peu froids et une soixantenaire israélienne (tout est dit) interviennent de temps à autre.

Toute cette joyeuse bande passe du temps ensemble, à échanger, à partager, quelques conneries volent ; on va visiter l’entrepôt de Mukesh, dont le business principal n’est pas la guest house, mais un commerce de vente de meubles ; on se raconte nos journées, nos voyages ; sur les conseils de Michel, on va découvrir le makania lassi, spécialité de Jodhpur introuvable ailleurs, et Brahma-Vishnu-Shiva, que c’est bon ; et le samedi soir, po po po ! V’là la soirée de ouf.

Nous rencontrons enfin l’épouse de Mukesh et ses amies, mais ne pouvons rester avec elles, cantonnées à la terrasse inférieure, tandis que les hommes et les Blancs se pintent à l’étage supérieur. Nous sommes tous un peu gênés de cet état de fait, mais Mukesh, et surtout Madame, ne transigent pas. Nous avons toutefois le plaisir et le privilège d’assister à l’arrivée du gâteau, une énorme Forêt noire, et à l’échange de bouchées entre le raja et sa maharani. Nous partageons aussi un curry de tumérique à tomber par terre, et après de généreuses séances photo, nous allons nous coucher le sourire aux lèvres. Un sourire qui ne nous a pas quitté de tout notre séjour ; comment cela aurait-il été possible, avec de tels compagnons, et avec un tel gardien pour veiller sur nous ?

P1240002

P1240005

P1240009

P1240015

P1240021

P1240025

P1240028

P1240029

P1240031

P1240032

Mehrangarh, nous nous inclinons, tu es le seul, l’unique, les autres pâlissent à tes pieds

Le lendemain de notre arrivée, nous sommes allés visiter Mehrangarh, le fort qui domine la ville pas si bleue. L’enceinte fondée par Jodha au XVIè siècle a connu des remaniements et des agrandissements jusqu’au début du XIXè, mais a gardé une unité remarquable. L’ancienne demeure des maharaja du Marwar, la contrée de la mort, est magnifiquement conservée et se révèle d’une exceptionnelle richesse architecturale et décorative.

Pour rejoindre la base de ses murs qui atteignent jusqu’à 36 mètres de haut, un parcours en escalier s’élance depuis l’arrière de Sardar Market. On passe la première porte jaune, peintes de scènes du Ramayana, qui date de 1808, puis la seconde, d’un siècle et demi son aînée, et marquée de traces de canon qui n’ont pu que l’entamer. Alors seulement, on peut vraiment lever la tête et voir ; il ne reste plus qu’à frissonner, à s’asseoir, et à regarder. Mehrangarh est de ces lieux si puissants qu’ils vous donnent l’impression d’avoir toujours été dans votre vie sans que vous le sachiez, il a l’ampleur d’un Angkor Wat, la délicatesse d’un Chambord et la dureté d’un Château-Gaillard. Y pénétrer, c’est revenir sur ses pas et goûter un passé qui nous appartient à tous.

Le parcours est plaisant, entre ombre et lumière, joue sur le rapport intérieur-extérieur, caché-montré ; on se perd tout en suivant le fil, et l’audioguide a ceci d’avantageux qu’il vous isole du monde, et vous permet d’accéder sans heurts à ce qui résonne en vous en écho de tant de splendeur. Les terrasses succèdent aux cours, les escaliers aux salles d’audience, un grand cache-cache où les siècles s’emmêlent sous l’œil des femmes et de leurs époux guerriers. A la quatrième porte, les mains rouges des maharanis conduites au sati (sacrifice rituel des épouses lors de la crémation du roi) rappellent le poids qui pesait sur la maison royale – le dernier sati de la maison du Marwar date des années 1840. A la troisième, une stèle salue le courage d’un guerrier rajput qui, apprenant la malédiction dont avait été affecté le Raja Jodha au moment de fonder le fort, décida d’être enterré vivant afin de lever le sortilège. Depuis, chaque année, ses descendants sont invités à Mehrangarh pour commémorer le geste de leur ancêtre. Du haut des remparts où dorment quelques canons, on peut observer la ville et suivre son développement, des premiers quartiers au nord, le plus bleus de tous, au mur d’enceinte de la vieille ville, des cénotaphes royaux, sortes de petits Taj Mahal, à l’impressionnant palais royal qui flotte dans la brume au sud. Dans les jardins, emplis de jasmins et de frangipaniers, on goûte au silence et au calme, que ne viennent troubler que les cris des perruches, les roucoulements des tourterelles et le vol des éperviers.

Rien n’y est anodin, tout y est parlant, prenant. Mehrangarh séduit. N’est-ce pas suffisant, sans même parler de l’accueil qui nous attendrait en contrebas, n’est-ce pas suffisant, donc, pour promettre de revenir ?

IMG_3391

IMG_3397

IMG_3405

IMG_3411

IMG_3413

IMG_3434

IMG_3437

IMG_3439

IMG_3453

IMG_3455

IMG_3459

IMG_3462

IMG_3469

IMG_3471

IMG_3474

IMG_3483

IMG_3485

IMG_3486

IMG_3502

IMG_3509

IMG_3511

IMG_3525

IMG_3529

IMG_3546

IMG_3554

IMG_3558

IMG_3559

IMG_3566

IMG_3568

IMG_3570

IMG_3575

IMG_3577

IMG_3581

IMG_3582

IMG_3591

IMG_3592

IMG_3597

 

L’adieu aux armes

Après de chaleureuses accolades et de vigoureuses poignées de main, nous avons pris le Malani Express jusqu’à Delhi. En fait d’express, nous sommes partis à 23h de Jodhpur, et sommes arrivés à Delhi à midi. Il nous a ensuite fallu plus d’une heure pour rejoindre le quartier de Paharganj, dans une circulation plus échevelée et plus bouchée que jamais. Nous ne sommes pas retournés au Sky View et mal nous en a pris, tant notre chambre est miteuse et décatie.

C’est le cœur gros cependant que nous quittons l’Inde où nous aurions aimé rester bien davantage, surtout vu le rythme qui était le nôtre cette fois-ci – rythme plus lent et plus ouvert. Les promesses sont faciles à faire et dures à tenir, mais il semble bien que nous soyons en position de promettre que nous allons revenir dans cette chère Inde, dans ce cher Rajasthan.

Pour l’heure, du haut d’un toit de New Delhi, dans l’odeur du kérosène et le ramdam des klaxons en contrebas, nous savourons un dernier chai à la lueur des flammes d’un tandoor fraîchement allumé. Nous décollons ce soir. Après-demain, la Nouvelle-Zélande, et un nouveau blog…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s